Quand j’étais petite mon petit-déjeuner consistait en un grand bol de chicorée ... et ... et rien d'autre... pour la bonne raison que je dégueulais immédiatement après. Mes parents me pesaient avec anxiété sur la balance de l'atelier qui allait jusqu’à 20 kilos. J’étais au cours élémentaire et toujours sur la balance à 20 kilos. Ma pauvre mère s'arrachait les cheveux, qu'elle avait fort beaux d'ailleurs ... Avait-elle donc survécu à la faim et les affres de la Shoah pour avoir une fillette incapable de prendre du poids?
Mes parents disaient: "elle est angoissée cette enfant. Elle a peur de sa maitresse d’école (çà c’était vrai), ses petites camarades lui font des ennuis à l’école etc ..."
Ma grande angoisse des matins chicorée fut chassée pour toujours le matin où je louchai du côté de la tasse de café de mon papa.
"Papa" lui dis-je, "pourquoi ton café est tout noir?"
"Mais parce que je ne mets pas de lait dedans mon enfant".
"Mais pourquoi tu mets pas de lait dedans?" demandai-je en mettant pratiquement la tête dans son bol de café.
"Mais parce que je n'aime pas çà".
Pendant qu'il parlait je regardais la lumière du lustre reflétée dans le liquide noir. En me rapprochant je vis le reflet de mon nez.
J'avais 8 ans exactement et en 3 tours de manivelle de ma petite tête j'avais tout compris. Le lendemain matin j’annonçai à ma mère que dorénavant on ne mettrait pas de lait dans mon breuvage.
"Mais c'est mauvais sans le lait ..." dit ma mère
"Mais moi j'aime pas le lait" lui dis-je. "J'ai JAMAIS aimé le lait".
C'est ainsi que du jour au lendemain mes "angoisses" matinales disparurent. Je commençais une nouvelle vie alimentaire. Je mangeais des tartines le matin, je me concentrais mieux à l’école et je prenais du poids. Adieu la balance de l'atelier ...
Cela m'arrive encore de regarder le reflet des lumières dans ma tasse de café. Des fois je rapproche même mon visage de la tasse et je vois le reflet de mon nez, ma bouche, mon front. Mais surtout au delà du reflet je vois la réalité de ce que je suis, de ce que je veux et de ce que je ne veux pas.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2006-2007

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire