Ils étaient cet après-midi tous trois assis à leur place. Je les connais
... Je ne connais pas leur nom. Elle est arrivée la première, si discrète, timide, sa silhouette si légère et svelte, ses cheveux
noirs couvrant ses joues. Nous avons une fois échangé quelques mots.
Elle s’intéressait à la médecine alternative, les plantes. Elle a peut-être quarante ans. Je ne sais rien d'elle mais je la vois
souvent à la bibliothèque. Nous nous croisons devant les lavabos des
toilettes, prêt de la fontaine. Parfois nous faisons une pause en même temps , sans nous concerter, et nous feuilletons les journaux
ensemble au rez de chaussée tout en grignotant silencieusement un sandwich ou un fruit. Quand elle sourit une dent cassée gâche sa beauté orientale. Elle ne sourit pas beaucoup.
Lui
est là tous les jours. Il est un habitué de la bibliothèque, des bibliothécaires, un membre de leur famille. Souvent il se met au
comptoir et met la main à la pâte. Quel âge a t-il? Entre 75 et 80
ans je crois. Il est toujours à discuter au rez de chaussée d’exégèse
biblique, de politique, d'histoire. Il a ses interlocuteurs préférés:
les jeunes. Il les aident. Il conduit des recherches pour eux et les
surprend quand ils sont en pleine lecture au premier étage en jetant
un livre sur leur table. "Il faut lire çà" leur dit-il.
Quand il ne discute pas, il est à sa table habituelle et lit pendant
des heures. Il a des cheveux blancs et un peu raplaplas mais ils ont
le mérite d’être là. J'ai un gros faible pour les cheveux blancs.
Plus qu'un gros faible. Il a grandi en Angleterre. J'imagine tout de
lui puisque je ne sais rien d'autre. Je pense qu'il était séduisant
plus jeune. Il doit être veuf, vu le nombre d'heures qu'il passe à la bibliothèque. Mais comme il m'y voit aux mêmes heures pense-t'il la même chose de moi? Nous ne nous parlons pas. Une fois il m'a demandé
quelque chose sur mes études et une autre fois en parlant de moi a l’employé de la réception il s'est écrié "cette femme-la elle
sait bosser". Un jour je ferai vraiment connaissance avec lui.
Je l'aime déjà.
Il y
a un autre lui. Il vient de temps en temps. La cinquantaine à sa fin.
Il prend sur les étagères des commentaires de la bible et il écrit
plein de choses sur son carnet. Il n'a pas de kipa sur la tête. Il ne
sourit presque pas. Il ne dit pas bonjour. Rien. Il n'est pas bien
grand et super bien bâti pour un demi-rat de bibliothèque. Il doit
faire de la musculation. Souvent il s'assoit en face de moi , de
l'autre cote de la salle d’étude. Il me regarde et moi je baisse la tête. Je me demande bien pourquoi ... je ne baisse jamais la tête. Je
soutiens toujours le regard des autres. Mais quelque chose en lui
m'intimide. Quand il grattouille ses petites notes, j'en profite pour
le regarder. Je ne sais même pas pourquoi. Ça dure comme cela depuis
un an. Une fois je lui ai dit bonjour et il ne m'a pas répondu. Je
sens de la solitude chez lui, quelque chose de grave. Pourtant une
fois je l'ai entendu rire au éclats dans le hall d’entrée et quand je
me suis retournée pour le voir je l'ai trouvé laid dans sa gaîté. Il
me dérange. Je n'arrive pas à le catégoriser et ce qui j’enrage le
plus, c'est qu'il doit penser exactement la même chose sur moi.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2006-2007
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