J'ai vu "Aime ton père" de Jacob Berger cette semaine alors que mon humeur virait carrément du bleu-gris au noir sans fond. C'est dans ce nuage qui ne demandait qu'à exploser et répandre sa rage sur tout ce qui passait que je fus rejointe par ce couple passionnel: Gérard et Guillaume Depardieu.
Léo (Gérard Depardieu), écrivain de son état, vient de recevoir le prix Nobel, consécration d'une carrière que l'on soupçonne phénoménale. Il est génial, on n'en doute pas, assisté par sa fille (Sylvie Testud) dans ce labeur incessant de la création. Très crispée cette fifille d'ailleurs. On soupçonne quelque tracas, quelques rancunes. Mais quoi donc? Elle est à ses côtés comme une servante sert son maitre, liée à lui de par son état. Léo prendra sa moto pour aller à Stockholm, contre tout bon jugement il semble, et surtout pour emmerder tout le monde. Peut-être a t-il besoin d’être seul sur la route ce géant de la littérature ... Son fils à la vie comme sur la pellicule (Guillaume Depardieu) lui tendra un piège. Pourtant en le séquestrant il libèrera son père. En lui faisant violence il lui donnera vie. En le haïssant il lui apprendra l'amour.
Le combat de chiens Depardieu-Depardieu est presque insoutenable. On se demande comment Gérard Depardieu a pu faire face au talent de son fils sans frémir de jalousie et de joie à la fois. C'est pourtant évident: Guillaume Depardieu est hallucinant, plus vrai que la vérité, plus rouge que le sang lui-même, plus noir que tous les destins. Gérard Depardieu, séquestré, attaché, lui donne la réplique pas seulement en tant que personnage, écrivain au coeur mort, forcé de donner de la place à l'amour, mais aussi en tant qu'acteur forcé de donner de la place, sinon presque toute la place, au talent de l'autre - et pas n'importe quel autre.
On ne peut pas voir ce film sans remettre en question notre relation avec nos parents. Lorsque l'enfant détruit les pages du livre de Léo, ne sommes nous pas tous ainsi, monstrueux enfants, détruisants à jamais les pages de la vie insouciante de nos parents pour les teindre de bleu, rouge, violet, pour les forcer à vivre à travers nous et pour nous alors que leur oeuvre personnelle, leur vie, s'oppose parfois à tout ce que nous sommes. Léo reflète ce côté du père qui hait son enfant pour l'avoir muselé, étouffé. Mais quand Léo hurlera "tu m’étouffes, je peux plus écrire, tu m’étouffes", ce n'est pas à celui qui le brutalise qu'il dit cela, mais au contraire à celle qui la toujours servi et admiré.
Le film s'appelle "Aime ton père" et c'est l'histoire d'enfants qui ont cédé toute la place et toute leur vie à leur père, chacun de façon différente. Jacob Berger veut-il par ce titre nous dire que tout sacrifier pour l'autre c'est justement ne pas l'aimer? A la fin de cette histoire les enfants de Léo sauront enfin comment aimer leur père et Léo refera sa vie avec de la lumière dans les yeux, cette lumière qui lui manquait tant.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2006-2007
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