Hier dans la
Nouvelle République, mon frère rappelait "La France n'a pas compté que
des miliciens !". Le 17 septembre je serai à ses côtés pour inaugurer le
square des justes à Neuvy Saint Sepulchre, cérémonie qu'il a initiée et proposée
à la mairie de Neuvy pour remercier le père Noir et les gens du village qui ont
aidé et si bien soutenu ma mère pendant la Shoah.
Il est bien mon frère. Il n'y a pas de doute la dessus. Plus j'y pense, plus je le trouve bien ... Il est là dans ma vie comme les choses les plus simples et les plus évidentes, comme la lune hier soir qui brillait toute ronde dans le ciel de ma ville, sans fierté, sans faire de poses. Et pourtant, quand je suis passée sous son regard je me suis dit "elle sera encore la dans mille ans, elle nous regardera de son air un peu trop jovial pour la saison, un peu trop innocent pour cette génération. Elle fait son labeur sans broncher, chaque jour, sans rien demander en retour. Et au milieu du mois hébraïque elle nous sourit. Est-ce parce qu'elle est étonnée que les humains ne soient pas tous des bêtes monstrueuses, seulement certains?"
Pour que je vienne au monde, pour que je connaisse mon frère, il aura fallu qu'un village entier, un prêtre, des gendarmes dans la résistance, des gars du maquis, des ménagères, des fermières, tout ce beau monde conspirât pour sauver la peau d'un petit garçon de 4 ans. Un enfant dont les premières acquisitions, les premières interactions sociales, furent toutes faites sous la menace latente de la déportation et de la mort. Un enfant qui vivait caché, mais pourtant heureux, flottant entre la conscience sourde et l'inconscience totale de son état de condamné en sursis. Trois mots d'une voisine agacée, d'une maitresse d'école distraite, d'un postier éconduit, d'un employé de bureau pointilleux, auraient envoyé cet enfant aux fours crématoires. A vrai dire un seul eut suffi : "Juif".
Et moi me disais-je pendant mon parcours sous la lune ... moi j'aurais seulement voulu que dans mille ans il y ait encore des hommes comme mon frère. Est-ce trop demander? Oui sans doute ... Car combien faudra-t'il encore de villages comme celui-là? Combien faudra t'il encore de courage et de prières et combien de combats? Mais je ne désespère pas, je me souviens de ma mère qui avait donné sa confiance en Dieu, en un prêtre catholique et en tout un village.
Je me souviens de ces années que je n'ai pas vécues, mais qui sont présentes dans ma vie. Souvent ma mère me disait "prie pour le père Noir". J'imaginais un vieil homme d'une immense stature, enveloppé des pieds à la tête d'une soutane et d'un capuchon noirs, dont seul le regard émergerait doux et bienfaiteur. Dans la prière pour les morts le jour de Yom Kippour, je priais pour la mémoire du père Noir. Quand j'allais au mur des lamentations je priais pour la mémoire du père Noir. Plus tard j'ai réalisé que le père Noir n'était pas du tout un vieil homme quand ma mère le rencontra et qu'il n'était pas drapé de noir - mais se nommait ainsi ... Et c'est comme cela que j'ai finalement compris: ma mère m'avait toujours, depuis ma plus tendre enfance, parlé du père Noir, et l'image que j'avais de lui était imprimée dans ma mémoire depuis toujours.
Toujours, c'est un bien grand mot ... Toujours et tous les jours, notre famille se souvient. Nous sommes nombreux à habiter en Israël et aussi en France, en Angleterre, aux Etats-Unis. Nous sommes rabbins, enseignants, informaticiens, hommes d'affaire, magistrats, ingénieurs, étudiants, soldats dans l'armée israélienne. Cette jeune génération de la famille Wajzer ne prie plus pour la mémoire du père Noir car elle n'en a pas besoin: cette génération est la mémoire du père Noir.
Il est bien mon frère. Il n'y a pas de doute la dessus. Plus j'y pense, plus je le trouve bien ... Il est là dans ma vie comme les choses les plus simples et les plus évidentes, comme la lune hier soir qui brillait toute ronde dans le ciel de ma ville, sans fierté, sans faire de poses. Et pourtant, quand je suis passée sous son regard je me suis dit "elle sera encore la dans mille ans, elle nous regardera de son air un peu trop jovial pour la saison, un peu trop innocent pour cette génération. Elle fait son labeur sans broncher, chaque jour, sans rien demander en retour. Et au milieu du mois hébraïque elle nous sourit. Est-ce parce qu'elle est étonnée que les humains ne soient pas tous des bêtes monstrueuses, seulement certains?"
Pour que je vienne au monde, pour que je connaisse mon frère, il aura fallu qu'un village entier, un prêtre, des gendarmes dans la résistance, des gars du maquis, des ménagères, des fermières, tout ce beau monde conspirât pour sauver la peau d'un petit garçon de 4 ans. Un enfant dont les premières acquisitions, les premières interactions sociales, furent toutes faites sous la menace latente de la déportation et de la mort. Un enfant qui vivait caché, mais pourtant heureux, flottant entre la conscience sourde et l'inconscience totale de son état de condamné en sursis. Trois mots d'une voisine agacée, d'une maitresse d'école distraite, d'un postier éconduit, d'un employé de bureau pointilleux, auraient envoyé cet enfant aux fours crématoires. A vrai dire un seul eut suffi : "Juif".
Et moi me disais-je pendant mon parcours sous la lune ... moi j'aurais seulement voulu que dans mille ans il y ait encore des hommes comme mon frère. Est-ce trop demander? Oui sans doute ... Car combien faudra-t'il encore de villages comme celui-là? Combien faudra t'il encore de courage et de prières et combien de combats? Mais je ne désespère pas, je me souviens de ma mère qui avait donné sa confiance en Dieu, en un prêtre catholique et en tout un village.
Je me souviens de ces années que je n'ai pas vécues, mais qui sont présentes dans ma vie. Souvent ma mère me disait "prie pour le père Noir". J'imaginais un vieil homme d'une immense stature, enveloppé des pieds à la tête d'une soutane et d'un capuchon noirs, dont seul le regard émergerait doux et bienfaiteur. Dans la prière pour les morts le jour de Yom Kippour, je priais pour la mémoire du père Noir. Quand j'allais au mur des lamentations je priais pour la mémoire du père Noir. Plus tard j'ai réalisé que le père Noir n'était pas du tout un vieil homme quand ma mère le rencontra et qu'il n'était pas drapé de noir - mais se nommait ainsi ... Et c'est comme cela que j'ai finalement compris: ma mère m'avait toujours, depuis ma plus tendre enfance, parlé du père Noir, et l'image que j'avais de lui était imprimée dans ma mémoire depuis toujours.
Toujours, c'est un bien grand mot ... Toujours et tous les jours, notre famille se souvient. Nous sommes nombreux à habiter en Israël et aussi en France, en Angleterre, aux Etats-Unis. Nous sommes rabbins, enseignants, informaticiens, hommes d'affaire, magistrats, ingénieurs, étudiants, soldats dans l'armée israélienne. Cette jeune génération de la famille Wajzer ne prie plus pour la mémoire du père Noir car elle n'en a pas besoin: cette génération est la mémoire du père Noir.
Copyright & copy - Nathalie R. Klein © 2006-2007
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